La TNT, une menace pour les chaînes africaines ?

Gratuit
Recevez toutes nos informations et actualités par Email.

Entrez votre adresse email:

il ne reste que onze mois aux Etats africains pour se préparer à quitter l’analogique

À quelques mois du passage à la diffusion numérique de ses télévisions, le continent redouble d’efforts. Un bouleversement audiovisuel où le pire comme le meilleur peuvent encore survenir.

Le 17 juin 2015, la grande majorité des chaînes hertziennes africaines (accessibles avec une antenne râteau) devront théoriquement cesser de diffuser en analogique pour passer à la télévision numérique terrestre (TNT). À onze mois de cette échéance, force est de constater que les États accusent un certain retard. Selon le cabinet Balancing Act, sur 54 pays africains, seuls la Tanzanie et Maurice avaient terminé leur migration en juin. Tous s’y étaient pourtant engagés en 2006 devant l’Union internationale des télécommunications (UIT).

Manque d’anticipation

Ce changement technologique - dont le but est notamment de libérer des fréquences pour la fourniture d’accès internet à très haut débit - permettra d’améliorer la qualité de réception des chaînes qui seront disponibles en haute définition et surtout de multiplier leur nombre grâce à la compression du signal. Chaque pays pourra ainsi disposer de plusieurs bouquets appelés multiplex et réunissant cinq à dix canaux. Résultat, des dizaines de télévisions seront accessibles au plus grand nombre, sans compter les offres payantes.

Le passage au numérique devrait coûter 400 millions d’euros aux 8 pays de l’UEMOA.

Au-delà du manque d’anticipation, ce retard dans le passage au numérique s’explique par les coûts élevés qu’il représente. Au total, les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) vont devoir régler une facture estimée à environ 265 milliards de F CFA (403,9 millions d’euros). Au Sénégal, la transition coûterait 39 milliards de F CFA, elle représenterait 45 milliards de F CFA au Mali et 35 milliards de F CFA au Burkina Faso - pour ne donner que quelques exemples.

Plus de 90 % de ces montants sont destinés à la construction de réseaux d’émetteurs, le reste devant servir à la création d’une entreprise de diffusion spécialisée, à des campagnes d’information et à la subvention pour l’acquisition de décodeurs. Recevoir la télévision numérique coûtera en effet au moins 20 dollars (14,50 euros) aux foyers dont le poste ne comprend pas de tuner TNT.

Sur ce point, les États ont une fois encore attendu le dernier moment. Ce n’est que le 1er juillet que l’UEMOA a interdit l’importation de téléviseurs non équipés, quand seulement 10 % du parc est renouvelé par les ménages chaque année.

Pris par le temps, plusieurs États ont accepté des solutions clés en main. C’est le cas de la RD Congo et de la Guinée avec l’opérateur de chaînes satellites chinois Star Times, ou du Sénégal avec l’opérateur local Excaf. À Kinshasa, l’accord signé en 2013 avec Star Times prévoyait le passage au numérique de la Radio-télévision nationale congolaise (RTNC), la fourniture de 1,5 million de décodeurs, et la construction du système de diffusion et du réseau de transmission. Le tout pour un investissement maximal de 150 millions de dollars.

Le contrat, dont Jeune Afrique a obtenu une copie, a finalement été dénoncé il y a quelques mois en raison de clauses jugées léonines : sur vingt-cinq ans, le groupe chinois pouvait espérer générer un chiffre d’affaires de plus de 1,4 milliard de dollars. Pour l’heure, personne ne sait comment Kinshasa va gérer la transition.

Les téléspectateurs risquent-ils de se retrouver face à un écran noir ? Dans les faits, les accros du petit écran peuvent respirer. Aucun pays n’envisage un arrêt pur et simple de la diffusion analogique tant qu’une partie suffisamment large des foyers ne recevra pas la TNT. Certains feront même coexister les deux systèmes, probablement plusieurs années. “Le rendez-vous de 2015 n’impose pas l’arrêt des émissions analogiques. C’est un signal fort qui appelle le secteur audiovisuel à faire son aggiornamento”, espère Olivier Zegna Rata, conseiller du Cameroun sur la question.

Le groupe sénégalais Excaf spécialisé dans les télécoms a récemment obtenu le marché du passage au numérique pour le Sénégal. La transition de l’analogique vers le numérique devrait coûter au groupe 40 milliards de F CFA (environ 60 millions d’euros).

En décrochant le marché sénégalais du passage au numérique, le groupe local Excaf a grillé la politesse à de nombreux concurrents de rang mondial comme Portugal Telecom, les français TDF, Alcatel et Thomson, ou les chinois Huawei et ZTE. Une trentaine de chaînes en accès payant Sidy Diagne, son directeur général, qui assure travailler sur ce chantier depuis dix-huit mois, a obtenu le droit d’exploiter deux multiplex (canaux diffusés sur une même fréquence) et de proposer ainsi une trentaine de chaînes en accès payant. Pour partie, ce sont celles qui composent son bouquet actuel, vendu 5 000 F CFA (7,60 euros). En échange, il s’est engagé à investir près de 40 milliards de F CFA dans la transition vers la télévision numérique terrestre (TNT).

Les difficultés que rencontrent les États ne doivent pas masquer le véritable enjeu du passage à la TNT : “C’est l’occasion d’une refonte globale du paysage audiovisuel”, estime Nawfel Raghay, consultant et ancien directeur général de la Haute autorité de la communication audiovisuelle (Haca) du Maroc. Dans la plupart des pays, le secteur est handicapé par le fait qu’une grande partie de l’audience, et donc des revenus publicitaires associés, échappe aux télévisions nationales. “En Afrique, les chaînes internationales drainent entre 25 % et 60 % des téléspectateurs, ce qui est bien plus que dans le reste du monde”, confirme Pierre-Paul Vander Sande, expert en marketing des médias et ancien directeur international de la régie de France Télévisions.

Dans ce contexte, l’arrivée de la TNT offre aux chaînes africaines la possibilité de reconquérir leur propre marché. “Un mouvement en ce sens est observé depuis environ cinq ans. Les télévisions s’attachent davantage à répondre aux attentes du public”, constate Pierre-Paul Vander Sande.

Cependant, la faiblesse des programmes africains constitue encore l’un des obstacles majeurs à ce changement. Faute de budgets suffisants (ils sont souvent inférieurs à 1 million d’euros selon le cabinet Masson), les télévisions nationales privées ne participent pas au financement des fictions et préfèrent souvent acheter des dizaines d’épisodes de séries indiennes ou brésiliennes pour quelques milliers de dollars.

“La réussite du passage à la TNT pose la question de l’accompagnement des chaînes et des producteurs”, confirme Sylvain Béletre, consultant médias de Balancing Act. L’une des solutions pourrait résider dans la création d’un fonds de soutien alimenté grâce à la vente des fréquences libérées aux acteurs des télécoms. En France, leur concession sur quinze ans, appelée le “dividende numérique”, a rapporté 3,5 milliards d’euros à l’État.


Un coup de pouce d’autant plus nécessaire que les télévisions nationales africaines risquent de devoir affronter la concurrence de groupes étrangers. Si Canal+ n’envisageait pas d’être disponible sur la TNT il y a encore trois ans, le groupe français fait désormais du lobbying auprès de tous les États francophones pour y trouver sa place. Cela pour au moins deux raisons.

Premièrement, il divisera ainsi ses coûts de diffusion, beaucoup plus chère quand elle est assurée par satellite. Deuxièmement, il élargit son nombre d’abonnés potentiels en faisant chuter le prix d’accès à son bouquet. Avant de s’installer dans son fauteuil, le téléspectateur de Canal+ a déjà dépensé 50 000 F CFA environ pour acquérir une parabole, l’installer et payer son abonnement. Avec la TNT, cette somme baissera de moitié, décodeur inclus.

Résultat, toutes les télévisions locales redoutent une baisse de leur audience et donc de leurs recettes, alors que le marché publicitaire reste embryonnaire. En Europe, les chaînes s’arrogent 80 % du total des dépenses publicitaires, mais sur le continent elles en captent rarement plus de 40 % ou 50 % selon les pays. La survie des plus fragiles risque d’être d’autant plus menacée que les régies des chaînes panafricaines et internationales pourront, grâce aux évolutions technologiques offertes par la TNT, proposer des spots différenciés en fonction des zones. Voilà qui ne manquera pas de séduire de nouveaux annonceurs.

“Pour se structurer, le marché a besoin de mesures d’audiences fiables qui fassent consensus”, estime Pierre-Paul Vander Sande. “C’est indispensable, confirme Jean-Pierre Mutamba, président de B-One, l’une des 70 chaînes diffusées à Kinshasa. En RD Congo, certains annonceurs préfèrent payer de l’affichage plutôt qu’une publicité à la télévision car personne ne connaît l’audience des chaînes.”

Sur le continent, seuls l’Afrique du Sud, le Maroc et le Nigeria bénéficient de véritables outils de télémétrie. “

Sur le continent, seuls l’Afrique du Sud, le Maroc et le Nigeria bénéficient de véritables outils de télémétrie. “En Afrique francophone,TNS Sofres propose bien des études, mais elles reposent sur des vagues d’entretiens réalisés au mieux une fois par an en dehors des grands événements sportifs”, déplore François Deplanck, directeur des programmes de Canal+ Overseas, dont le groupe vient de diffuser la Coupe du monde.

Le Gabon s’est lancé dans la course. Son contrat avec l’entreprise Omedia, partenaire de Médiamétrie sur le continent, aboutira dans quelques années à des mesures télémétriques. La Côte d’Ivoire et le Sénégal semblent vouloir lui emboîter le pas. “Avec le passage à la TNT, il suffira d’équiper un certain nombre de boîtiers de puces téléphoniques pour rapatrier les données”, explique Ismaïla Sidibé, fondateur d’Africable, qui s’imagine déjà réaliser les mesures pour toute l’Afrique de l’Ouest. La révolution TNT est en marche.

  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »